L'UMP vient d'organiser sa propre "convention éducation". On s'attendait à s'en payer une bonne tranche, et on n'est évidemment pas déçu. Derrière le sous-titre "le vouvoiement en maternelle", dans une dépêche de l'AEF (n° 157804) datée d'aujourd'hui (le 9 novembre 2011), on découvre ceci (les propos d'une enseignante participant à une table ronde sont rapportés) : « Cette enseignante suggère, pour commencer le débat, d'imposer le 'vouvoiement' aux 'petits enfants arrogants de maternelle'. 'Je ne comprends pas pourquoi un enfant tutoierait son enseignant en maternelle', lance-t-elle ». Bien, prenons le temps de lui expliquer...
Insistons sur ceci : la pauvre enseignante s'est retrouvée là, a dit ce qui lui passait par la tête, à quoi elle n'a pas eu le temps probablement de réfléchir sérieusement… Ses propos n'engagent qu'elle, et l'on peut imaginer (espérer, puisque ces gens là sont au pouvoir) que la réflexion de l'UMP vole plus haut que ça (oui, nous avons encore peu d'indices qui suggèrent la réalité du phénomène, mais l'espoir est tout ce qu'il nous reste).
Cependant la phrase a été dite, et elle se retrouve bel et bien associée, aujourd'hui, à la convention de l'UMP. Avec une ou deux autres idées chocs, elle constitue désormais, reprise ici et là, la conclusion, au moins partielle, de ce grand moment du débat démocratique sur l'école… et elle amène à s'interroger : comment peut-on en arriver là ? Assez simplement en fait : cette proposition procède de trois illusions assez répandues dans le grand public, et peut-être chez nos politiques…
Une première illusion : les enfants d'âge maternelle peuvent être dangereux, "à risque", délinquants… fantasme traduit ici dans une variante assez amusante, reconnaissons-le : il existe, donc, des enfants d'âge maternelle "arrogants"
Rétablissons la vérité : il n'y a pas d'enfants d'âge maternelle arrogants. L'arrogance est une posture, consciente, délibérée, adoptée par des individus qui maîtrisent les codes de la bienséance et on choisi de les enfreindre, pour affirmer leur mépris de l'autre. Plus précisément, le TLFI définit ainsi l'arrogance : "Comportement fait de mépris et d'insolence, le plus souvent affectés". Qui peut connaître assez mal les enfants, qui peut avoir fait suffisamment peu l'expérience des groupes d'enfants, ou qui peut faire preuve d'une telle mauvaise foi qu'il ou elle affirme apercevoir cela chez un enfant de trois ans ?
Les enfants de maternelle ne connaissent simplement pas les codes dont seul l'adulte peut avoir le sentiment que l'enfant les "enfreint", et ont besoin de les apprendre. Il suffit de se doter d'un peu de bienveillance, de se départir de cette étrange haine des enfants qui caractérise notre société (car il s'agit bien là de haine, n'en déplaise à Luc Ferry et à l'étrange thèse qu'il défend depuis peu), pour reconnaître cette évidence et se mettre au travail. Il faut être sacrément arrogant pour affirmer que les enfants de maternelle sont arrogants, au bout du compte.
Une seconde illusion : l'imposition d'une pratique langagière suffit à produire, par magie, de bons petits enfants sages (corollaire : nous cherchons à former de bons petits enfants sages, et pas de futurs citoyens réflexifs)
Le vouvoiement est le résultat d'un long processus, linguistique, bien sûr, mais surtout social ; le premier n'étant que la manifestation, tardive, du second. La société a expérimenté et développé des modes de relation, déterminé des places, construit des hiérarchies, soumis des groupes sociaux et fait d'autres des élites, et au fil de ce processus de "civilisation" (il ne faut pas voir derrière le choix de ce mot un jugement sur la pertinence ou la légitimité du résultat) a produit cette distinction entre tutoiement et vouvoiement, qui persiste dans notre langue (mais dont bien d'autres se passent, sans pour autant que ne se déploie chez leurs locuteurs le règne d'une arrogance permanente et généralisée). Le vouvoiement n'est rien d'autre que la trace, très arbitraire, de ce processus. Vouloir faire le chemin à l'envers est une drôle d'idée. Imposer arbitrairement le produit en pensant provoquer la réitération du processus qui l'a précédé semble relever d'une évidente erreur de raisonnement.
Il s'agit là d'une illusion assez courante… mais d'une illusion tout de même. Croire que par magie, l'imposition d'une pratique langagière permettra aux jeunes élèves de refaire le chemin de l'humanisation, de reconstruire le sens du pacte social, des modèles de civilité, révèle une très profonde naïveté.
Une troisième illusion : une solution simple et imposée de manière exogène peut résoudre un problème complexe et, surtout situé (en l'occurrence au moins dans l'esprit des sujets)
Derrière cette double illusion s'en cache une troisième : celle qu'une réforme aussi simple que l'imposition du vouvoiement, décidée à l'échelle de la Nation et diffusée de manière descendante, puisse répondre à un enjeu aussi sérieux que la formation de futurs citoyens. C'est parce que, probablement, certains voudraient se passer de l'effort de la réflexion, de l'imagination, de la créativité, et résoudre en un tournemain toute question éducative, qu'ils en viennent à des propositions d'une telle absurdité. Il y a là probablement un peu de fainéantise, le refus d'engager les enfants dont nous avons la charge dans une véritable réflexion sur le sens des codes qui organisent les relations entre membres d'une société, sur les normes qui les sous-tendent… refus de faire oeuvre d'éducation, d'engager les sujets dans la pensée, refus de construire de l'autonomie, au sens fort du terme, un rapport autonome à une Loi dont les ressorts seraient compris et les enjeux métabolisés.
Engager les élèves dans un univers de sens et produire des sujets autonomes : peut-être n'est-ce tout simplement pas cela que nous cherchons à faire… peut-être voulons-nous simplement bosser tranquille, affranchis de l'arrogance de ces petits merdeux (de 3 ans et demi) qui, reconnaissons-le, rendent bien difficile un travail qui serait probablement plus simple sans eux…